Face au coronavirus, l’Egypte oscille entre déni et répression

Le régime du président Sissi fait la chasse aux « fausses informations » concernant l’ampleur de l’épidémie, quitte à réagir trop tardivement dans un pays dont le système de soin est délabré.

L’Egypte s’est claquemurée face à la progression de l’épidémie de Covid-19 en fermant, jeudi 19 mars, ses aéroports jusqu’à la fin du mois. La mesure était inévitable dans ce pays touristique, où plusieurs dizaines de touristes étrangers ont été contaminés. Le manque de transparence du régime du président Abdel Fattah Al-Sissi, et la répression exercée contre toute voix critique, à nouveau manifestes dans la gestion de cette crise, alimentent les spéculations sur la réalité du nombre de contaminés. Selon les estimations officielles, huit morts et 285 cas de contaminations étaient dénombrés au 21 mars, dans ce pays le plus peuplé du Moyen-Orient, avec 100 millions d’habitants.

Les premiers cas de contamination ont été signalés, début mars, chez des touristes ayant séjourné dans le pays. Le 28 février, une Américano-Taïwanaise a été testée positive à Taïwan, après avoir effectué une croisière sur les bords du Nil, fin janvier, à bord du MS-Asara. Le bateau a effectué plusieurs croisières jusqu’à ce que 12 membres de l’équipage soient testés positifs, le 6 mars. Des tests effectués sur le reste de l’équipage et les passagers qui avaient embarqué la veille se sont révélés positifs pour 33 d’entre eux, dont 19 touristes étrangers. Puis, le 8 mars, un touriste allemand est décédé dans la station balnéaire d’Hurghada, sur la mer Rouge, de complications liées au Covid-19, devenant la première victime en Egypte.

Prières suspendues

Au total, plus d’une centaine de ressortissants étrangers ayant séjourné dans le pays ont été contaminés, dont des Français, des Grecs, des Américains, des Canadiens et des Japonais. L’espace aérien reste ouvert pour permettre aux touristes encore présents en Egypte de rentrer chez eux. Le secteur du tourisme, la troisième source de revenus du pays, pourrait enregistrer des pertes mensuelles très importantes, selon le ministre du tourisme Khaled Al-Anani. C’est un nouveau revers pour l’Egypte alors que ce secteur sortait à peine de convalescence, après les années de troubles politiques qui ont suivi la révolution de 2011. Les revenus du tourisme avaient enregistré un bond de 28 % sur l’année fiscale 2018-2019, à 12,6 milliards de livres égyptiennes (750 millions d’euros).

Les autorités égyptiennes ont attendu la mi-mars pour prendre des mesures d’envergure et débloquer 100 milliards de livres. Le Caire a ordonné la fermeture des écoles et des universités, des cinémas et théâtres, ainsi que l’annulation des événements sportifs. Les cafés, restaurants, centres commerciaux et lieux de divertissement peuvent rester ouverts la journée. Samedi, les autorités sunnites d’Al-Azhar ont annoncé la suspension des prières et l’Eglise copte a fait de même pour les messes. Des mesures de confinement ont été prises dans un village de 300 familles dans la région de Dakahlia, dans le delta du Nil, lundi, après le décès de deux habitants, ainsi que dans le gouvernorat de la Mer Rouge, dans le sud-est de l’Egypte, pour les employés du tourisme.

Treize nouveaux laboratoires de dépistage

Nombreux sont ceux en Egypte qui déplorent le manque de transparence des autorités égyptiennes. Ces dernières s’en défendent, disant avoir créé un site d’information et commencé à tester les cas suspects. La semaine dernière, le seul laboratoire de dépistage du Caire avait été pris d’assaut par des centaines d’Egyptiens travaillant dans le Golfe, après l’annonce par l’Arabie saoudite que seuls les travailleurs disposant d’un certificat prouvant qu’ils ont été testés négatifs pourraient entrer sur leur territoire. Le ministère de la santé a annoncé, jeudi, l’ouverture de 13 nouveaux laboratoires de dépistage dans le pays.

Le strict contrôle de l’information par le régime du président Sissi et la répression de toute expression publique nuisant à l’image du pays renforcent cette défiance. Les autorités ont averti que quiconque répandrait de « fausses informations » sur l’épidémie de Covid-19 s’exposait à de lourdes sanctions pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. Plusieurs interpellations ont eu lieu. L’organisme général de l’information (SIS) a retiré son accréditation à une journaliste britannique travaillant pour le Guardian en raison d’un article jugé « de mauvaise foi », parce qu’il mentionnait une étude scientifique canadienne estimant que l’Egypte pourrait compter entre 6 000 à 19 000 cas de contamination.

La crainte d’un « désastre » dans les prisons

Dans un message vidéo adressé à la communauté française, l’ambassadeur de France en Egypte, Stéphane Romatet, a prévenu, jeudi, que des « moments difficiles » s’annonçaient. « Il faut nous y préparer. A mesure que le nombre de cas d’infection au coronavirus augmentera, à mesure aussi que les capacités sanitaires du pays seront mises à l’épreuve », a-t-il ajouté. Une flambée de l’épidémie dans le pays, qui traverse une crise économique structurelle, pourrait avoir des effets dévastateurs du fait de la densité démographique, du délabrement du système de santé et de la difficulté d’accès aux soins pour nombre d’Egyptiens, dont 32 % vivent sous le seuil de pauvreté.

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